Paris au fil des rues

 

Une histoire des noms des rues de Paris commandée par les éditions Atlas

Introduction

 

 

     Rivoli, Vaugirard, Daumesnil ou la Roquette… En lisant ces mots, qui pense à une bataille, un village, un baron ou un caillou ? Les noms des rues de Paris sont à ce point ancrés dans notre quotidien et dans notre vocabulaire qu’ils en deviennent comme autonomes, affranchis d’une histoire qui a présidé à leur naissance. On a beau habiter dans telle rue ou la traverser chaque jour, bien rarement on plisse les yeux pour lire le sous-titre explicatif, quand il existe.

 

     Certains noms, pourtant, accrochent l’attention et titille la curiosité. Rue du Chat-qui-Pêche, rue du Pas-de-la-Mule, rue de la Grande-Truanderie… Comme un petit grain de folie qui serait venu faire dérailler la si sérieuse nomenclature officielle. C’est que Paris est riche de cette histoire et de ses petites histoires : on n’est pas à New York, où les rues portent des numéros.

 

     Les plaques de rues ont beau être de tôle, ce sont en fait de véritables palimpsestes – ces anciens parchemins que l’on grattait pour les effacer et réécrire par-dessus à l’infini. Rarement un nom de rue a été attribué de longue date et a résisté aux siècles. La plupart ont connu mille retournements : déformation due à la transmission orale, petits arrangements avec les mots sollicités par les propriétaires ou les échevins, voire véritable lutte de pouvoir entre les régimes successifs. « Les écriteaux de nos rues sont des tables d’honneur plus souvent lues que les annales de l’histoire », notait très justement Charles Merruau, secrétaire du préfet de la Seine chargé d’y mettre de l’ordre au XIXe siècle.

 

     On commence à s’en apercevoir sous Henri IV, premier grand urbaniste, et, dès lors, les différents pouvoirs n’ont de cesse de mettre leur patte pour caser ici leurs héros et là leurs valeurs. Aujourd’hui, c’est le conseil municipal qui décide du nom des rues, avec la possibilité d’être contesté en justice par le préfet ou même par les riverains.

 

     La ville bouge, les noms vivent et les plaques, souvent, nous font des clins d’œil. À nous de les saisir au vol.

 

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Le nom des rues autrefois

 

     Le nom naît d’une logique populaire : la rue de l’Église, la place du Marché, la rue des Deux-Cousins si deux cousins un peu connus en possèdent deux maisons… Voilà la rue baptisée sans plus de façon : l’usage entérine le surgissement de l’appellation, elle évolue au gré des oublis et des événements. Et les noms se transmettent de bouche à oreille, souvent agrémentés de ce piment qu’on appelle le téléphone arabe, celui qui transforme une rue des Jeux-Neufs en rue des Jeûneurs. Ainsi naissent, meurent et muent les noms de rue, du moins jadis. Vaste terreau de créativité et de confusion.

 

     Et puis, à partir du XVIIIe siècle, les autorités s’en mêlent et se piquent de mettre de l’ordre. Roi, ministres, lieutenants de police, prévôt des marchands ou ses échevins : chacun met son grain de sel, baptise et débaptise à tour de bras. C’est le début d’une valse des plaques dont les temps présents n’ont pas fini de battre la mesure…

 

     Le nom des rues : un véritable livre d’histoire dont chaque page serait affichée au coin des six mille rues de la capitale.

 

 

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Des noms fleurant les bas-fonds

 

     Si les gouvernements successifs se sont attachés à attribuer aux rues de Paris des noms dignes de passer à la postérité, glorifiant de grands hommes ou de grands moments, il subsiste de nombreuses traces d’une histoire moins reluisante, celle de la vie parisienne quotidienne, avec ses immondices, ses truands et ses filles de mauvaise vie…

 

   Bien avant l’apparition du mot « pick-pocket », la profession sévissait déjà dans la capitale. On appelait ces voleurs des « tire-laine » (ceux qui vous dépossédaient de votre manteau) ou des « vide-goussets » (qui s’en prenaient aux goussets, ces petites bourses que l’on portait sous l’aisselle). Ils donnent leur nom à une rue mal famée du IIe arrondissement, la rue des Vide-Gousset, donc, autrefois appelée « rue Breneuse » – littéralement « rue merdeuse ». En 1770, elle prend brièvement l’appellation cynique « rue Terray », du nom du ministre des finances, qui y est pendu, jugé comble des voleurs par le peuple écrasé d’impôts.

 

Rue des filles et filles des rues

 

    Les rues de la Petite-Truanderie et de la Grande-Truanderie (Ier) évoquent l’ancienne acception du mot « truand », à savoir des vagabonds, mendiants et voleurs à la tire. Elles manquent de peu un joli nom, celui de rues du Puits-d’Amour, qu’elles portent quelque temps, à la suite d’un drame amoureux qui marque les esprits : le suicide passionnel de la jeune Agnès Hellebick, sous Philippe-Auguste, qui se jette dans un puits érigé au croisement des deux rues. Mais le puits devient, de ce fait, un lieu de rendez-vous amoureux. Lequel attire, de fil en aiguilles, les prostituées…

 

      Nombre de rues attestent la présence de ces filles de joie, mais il faut creuser un peu sous les noms actuels pour en trouver la trace. Par exemple, la rue du Petit-Musc (IVe) est l’habile maquillage de l’ex-rue de la Pute-y-Musse (soit « là où la prostituée se cache »). Quant à la rue des Vertus (IIIe), elle est arpentée par des professionnelles qui en ont une bien petite… Plus radicale encore l’opération de camouflage de la rue du Pélican (Ier), qui n’est autre que l’ex-rue du Poil-au-Con !

 

   Ailleurs, la toponymie a fait disparaître ces filles dérangeantes sans se soucier d’homophonie : la rue Marie-Stuart (IIe) vient blanchir l’ex-rue Tirevit, appelée par la suite Tireboudin ; quant à la rue Beaubourg (IIIe et IVe), elle a absorbé l’ex-rue Transnonnain, que le peuple prenait plaisir à appeler « Trousse-Nonnain » ou « Trace-Putain ».

 

Des noms et des odeurs

 

     C’est que le peuple du Moyen Âge est bien moins pudibond qu’aujourd’hui. La rue pue, et on le dit. On dénombre au moins quatre rue Merderet (ou ses variantes orthographiques) ; la seule qui subsiste fait disparaître ses origines excrémentielles sous l’appellation « rue Verderet » (XVIe), mais il faut en avoir plein les yeux pour n’y voir que du vert…

 

     D’ailleurs, en toponymie, le vert est louche, ainsi que tout ce qui est dit « fleuri » : ça sent le gazon maudit ! Les maisons closes s’appellent « château vert », « panier vert », « cage verte ». Le square du Vert-Galant (Ier), surnom d’Henri IV, fait allusion aux ardeurs sexuelles de cet homme qui resta vigoureux jusqu’à un âge avancé.

 

   Difficile pour nous d’imaginer qu’il y eut à Paris deux rues du Pet, et même, à l’emplacement du si prestigieux lycée Louis-le-Grand, une rue des Chieurs, que l’on édulcora en « rue des Chiens » par la suite…

 

La vie d’avant les poubelles

 

     Ce que l’on ignore aussi, c’est que le mot de « voirie » désignait également les immondices qui se trouvaient sur les voies publiques. Il existait de nombreuses rues appelées « voiries » dans cette acception nauséabonde : la voirie Saint-Denis, Saint-Honoré, du Roule, Popincourt, etc. Subsiste aujourd’hui uniquement le passage de la Petite-Voirie (XIe). Les passages et les impasses faisaient souvent usage de dépotoirs. L’impasse des Bourdonnais (Ier), par exemple, avant de se voir rebaptisée du même patronyme que la rue adjacente, s’appela successivement « place aux Chats » et « cul-de-sac de la Fosse-aux-Chiens », parce qu’elle était située juste en dehors de l’enceinte de Paris et que l’on y jetait les cadavres des animaux. Il est peu dire que le Paris d’autrefois ne sentait pas la rose…

 

 

encadré 1

 

Les mauvais garçons

La sage rue Grégoire-de-Tours (VIe) d’aujourd’hui connut les noms de « ruelle de la Grande-Boucherie », « rue de l’Escorcherie », « rue de la Tuerie » : c’était là que les bouchers abattaient et écorchaient les bêtes. Leur violence suscita des troubles, au xve siècle. La rue des garçons bouchers devint la rue des Mauvais-Garçons. Cette appellation est restée pour une autre rue du IVe arrondissement. En plein Marais gay et rebelle, il y a fort à parier que certains habitants s’en fassent aujourd’hui une fierté…

 

encadré 2

 

Alouettes et fillettes, les trompeuses

Les premières ressemblent à des oiseaux. Habiter rue des Alouettes (XIXe), c’est bien joli ! Sauf que le mot vient de l’ancien français luer, « enduire de boue », et désigne un endroit spongieux. C’est aussi l’origine du nom Lutèce, qui subsiste dans une rue du IVe et surtout désigne le nom de la capitale du temps où elle se limitait à l’île de la Cité. Paris, la ville boueuse… Quant à la rue des Fillettes (XVIIIe), pas si innocente qu’elle en a l’air, il est probable qu’elle évoque un ancien lupanar.

 

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Les faux amis

 

    En flânant dans les rues, on se prend à imaginer, au fil des plaques, à quoi pouvait ressembler la rue autrefois, qui pouvait l’habiter. Rue des Petits-Champs, rue de l’Abbaye, rue des Immeubles-Industriels : on devine, en gros, l’histoire. Et, parfois, on se trompe complètement. Promenade parisienne sur le thème des pièges étymologiques.

 

    Partons des mots les plus simples. La rue de la Roquette (XIe), ancien carré potager planté de salade ? Eh non, simple évocation topographique d’une « petite roche ». Passage des Crayons (XIIIe). Un quartier de dessinateurs ? Pas du tout ! Ledit crayon est en fait une crayère, carrière de craie creusée de galeries, qui servait à produire de la chaux et du blanc de Meudon.

 

Souvenirs historiques

 

Le passage du Bureau (XIe) fait penser au quartier des affaires. Le nom est bien plus ancien que cela : il s’agit du bureau d’octroi. Cette taxe frappait les marchandises arrivant dans Paris et servait à financer les travaux d’utilité publique. En 1785, Louis XVI fait ériger cinquante-sept barrières d’octroi autour de la ville ; c’est l’une des gouttes qui fait déborder le vase et qui conduit à la Révolution.

Le souvenir d’un autre genre de taxe survit dans le nom du pont au Double (IVe-Ve), allusion aux deux deniers que les piétons devaient payer, au bénéfice de l’Hôtel-Dieu, pour l’emprunter.

 

Zéro légende

 

    La chaussée de la Muette (XVIe) laisse espérer quelque histoire de belle à la langue coupée. Il ne s’agit pourtant que de meute de chasse. On espère aussi un accident pittoresque dans la rue de l’Échaudé (VIe) ; le mot désigne en fait une pâtisserie en vogue au Moyen Âge, cuite par pochage dans l’eau chaude. Quel rapport ? Simplement la forme du pâté de maisons : triangulaire comme le gâteau.

 

Mais qui sont-ils ?

 

     La rue de la Bonne (XVIIIe) étonne : parmi les comtes et les grands écrivains, quelle petite bonne a pu réussir à faire son trou ? C’est que le nom a été tronqué : il s’agit de la rue de la Bonne-Eau, souvenir d’une fontaine qui alimentait l’abbaye de Montmartre.

 

     Et l’impasse Milord (XVIIIe), alors, de quel élégant évoque-t-elle l’histoire ? La réponse est une blague des chiffonniers qui investissaient cette rue (le « milord » désignait leur hotte) et l’ont appelée ainsi par dérision.

 

Encadré

Des noms de folie

D’où vient cette « folie » que l’on voit citée plusieurs fois, par exemple dans la rue de la Folie-Méricourt (XIe) ou celle de la Folie-Régnault (XIe aussi) ? Le mot désignait les maisons de campagne que ces familles se faisaient construire à l’écart du centre ville, inspirées des palais d’été de la Renaissance. Comble de la folie, à Versailles on en édifiait parfois rien que pour la durée d’un bal…

 

 

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